Pourquoi les mauvaises nouvelles ne sont pas bonnes pour nous

Catastrophes, malheurs, violences et tragédies… Chaque jour, les médias nous bombardent de nouvelles négatives. Mais en fait, quel effet tout cela a-t-il sur le cerveau ? Et n’y -a-t-il pas de place pour un journalisme axé sur les solutions plutôt que la misère ? Absolument, nous dit Jodie Jackson, auteur de ‘You Are What You Read’ et oratrice principale lors de la Virtual Bam Marketing Congress Week.

« Je n’en peux tout simplement plus. » Voilà ce dont s’est rendue compte Jodie Jackson, il y a quelques années de cela, après avoir une nouvelle fois éteint son téléviseur tout en poussant un long soupir. L’énième bulletin d’information uniquement rempli de désastres était la goutte qui a fait déborder le vase chez la Britannique. « Je regardais chaque jour le journal, parce que j’estimais qu’il fallait que je reste informée, mais j’ai vraiment commencé à avoir plein les bottes de ce raz-de-marée quotidien de négativité », se souvient-elle. « Bien vite, il s’est avéré que j’étais loin d’être la seule à penser de la sorte. Mieux encore, la négativité de l’information est une des raisons majeures pour lesquelles les gens décrochent et ne suivent plus l’actualité. Ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas intéressés. »

Jackson a commencé à s’intéresser à ce sujet à tel point qu’elle s’est mise à l’étudier dans le cadre de sa formation universitaire de psychologue. Durant cette formation, elle a collecté tant de matériel et de données qu’en est né un livre : ‘You Are What You Read’.

Paralysie

« Des études ont révélé que quiconque entend constamment de mauvaises nouvelles, commence à éprouver des sentiments d’angoisse, devient plus pessimiste, voire tombe en dépression », raconte-t-elle. « Ces effets se font aussi ressentir longtemps après, même si l’on ne regarde ou n’écoute plus de bulletins d’information. Une autre conséquence est que les gens vont se sentir impuissants, les problèmes semblant trop importants pour pouvoir encore être résolus. Il en résulte alors de la peur, voire de l’apathie. »

Dans son livre, Jackson fait une comparaison avec la nourriture. Nous avons une préférence naturelle pour les aliments gras parce que jadis, en tant qu’hommes des cavernes, nous encourions constamment des risques de sous-alimentation. Nous avons aussi une préférence pour tout ce qui est sucré, parce qu’avant, les aliments âcres et acides étaient souvent empoisonnés ou avariés. Cependant, ce qui était rare il y a cent mille ans – une nourriture grasse et sucrée –, se consomme aujourd’hui en bien trop grandes quantités grâce à l’industrialisation. Cela vaut aussi pour l’information (négative).

« Nous ne voyons plus ce qui est possible, ni les progrès que nous réalisons dans ce monde », affirme Jackson. « J’appelle cela pessimist paralysis, une paralysie pessimiste. Les nouvelles ne couvrent plus ce qui se passe dans le monde, mais ce qui ne va pas ou plus dans le monde. Cela impacte aussi un nos modes de réflexion et de fonctionnement en tant que société. Montrez sans cesse tout ce qui tourne mal et vous créerez du mépris, voire de la méfiance. Aussi à l’encontre d’autrui et de catégories entières de gens. » 

Des infos à l’eau de rose

Mais alors, que faut-il qu’il arrive ? Doit-on se résoudre à ne plus relater les mauvaises nouvelles ? Ça n’est même pas nécessaire, dit la psychologue. « Ce n’est sûrement pas comme si les mauvaises nouvelles n’avaient aucune valeur. Nous devons absolument connaître et reconnaître nos problèmes pour pouvoir travailler à une solution. Aujourd’hui, nous nous focalisons toutefois tellement sur les problèmes, qu’il semblerait qu’il n’y ait plus de solutions. Les gens ne font donc plus aucun effort non plus pour rechercher ces solutions. »

Jackson ne plaide donc pas pour qu’on ne présente que les bonnes nouvelles, souligne-t-elle. Ou alors, des infos ‘à l’eau de rose’. « Les journalistes disent souvent que les bonnes nouvelles ne sont pas des nouvelles. Dans une certaine mesure, ce n’est pas faux. Un avion qui décolle ne fait pas la une. Un avion qui s’écrase, si. Seulement, les choses s’arrêtent généralement là. On ne regarde pas plus loin que le crash et on ignore qu’entre-temps des systèmes ont été développés dans le but d’éviter de tels crashs. Le problème n’est généralement pas la fin de l’histoire et les créateurs d’information ne l’ont toujours pas compris. »

Voici un exemple très concret. « Prenez la crise du corona », dit Jackson. « Dans tout le Sénégal, il y a eu – en tout et pour tout – une seule infection. Le Sénégal, qu’ici en Occident nous considérons comme un pays en développement, a donc fait beaucoup mieux que nous. Comment cela se fait-il ? C’est simple : parce qu’on y a emmagasiné une énorme expérience du temps de la crise de l’Ebola. Aujourd’hui, ce genre de récits ne se trouvent plus qu’à l’aide d’une loupe. »

Recherche d’une solution

Les choses commencent néanmoins à bouger. Du côté de The Guardian, de la BBC et de Nice Matin, on a vu naître des projets autour du ‘solution based journalism’. Aux Etats-Unis et au Danemark aussi, cette approche commence à faire son chemin, dit Jackson. Elle-même est membre du Constructive Journalism Project. « Nous organisons des formations et des workshops pour des universités et des étudiants en journalisme, afin de leur montrer qu’on peut faire plus qu’uniquement couvrir l’actualité négative. On voit aussi qu’il y a de plus en plus de preneurs. Business wise, c’est donc aussi une bonne idée pour les groupes média d’étudier la question. »